Plus subtilement, cependant, c’est dans la sécularisation et dans l’universalisme des droits de l’homme qu’Arendt dénonce la source cachée, si ce n’est la responsabilité française majeure, à laquelle remonte l’antisémitisme moderne. Tout en reconnaissant le « complexité des droites de l’Homme », elle développe la critique énoncée en son temps par Edmund Burke : sous prétexte d’universalité, l’idéologie des droits de l’homme serait un paradoxe, puisqu’elle réduirait la « personne » à un « être humain en général », « sans profession, sans citoyenneté, sans opinions ». Ainsi, cette idéologie priverait la personne de sa communauté politique qui est le seul « monde commun » dans lequel elle pourrait s’exprimer et intervenir, et, de ce fait, lui enlèverait toute signification : ce qui aboutirait à lui ôter tous ses droits. Les différences et les hiérarchies religieuses et politiques, historiquement constituées, sont abolies par l’universalisme qui, par là-même, ouvre la voie à un univers fait de différences naturelles, dans lequel ne peuvent régner que les données brutes de la sphère privée (différences d’intelligence, de couleur, etc.), et non pas les liens de justice tissés avec le temps, dans « l’espace d’apparence ». S’il n’existe que l’espèce animale Homme, elle ne comporte pas d’individus politiquement constitués, mais des spécimens naturels comme Nègres, Juifs, etc.
Julia Kristeva, Le génie féminin, 1. Hannah Arendt, page 199-200.